Les grandes crises

Reconstruit par les racines : comment la vigne américaine a sauvé Bordeaux

Après le phylloxéra, Bordeaux fut replanté cep par cep sur racine américaine. Les impasses, la querelle du greffage et le 41 B qui vainquit la chlorose.

Le phylloxéra ne fut jamais guéri. C'est de ce fait que découle tout le reste. Une fois admis qu'on ne pouvait pas empoisonner l'insecte dans le sol, le vignoble français se trouva devant un choix sans option confortable : abandonner la vigne, ou la rebâtir, racine par racine, sur des fondations que le puceron ne pouvait détruire. Bordeaux choisit de rebâtir — et cette reconstruction, que les historiens nomment la reconstitution, fut le plus vaste chantier agricole que la région eût jamais entrepris. Elle changea non seulement la façon dont poussaient les vignes, mais les vignes elles-mêmes, et le vignoble qui occupe aujourd'hui la Gironde en est, rang après rang, le produit.

Les impasses

Avant que le greffage ne l'emporte, les vignerons passèrent vingt ans sur des remèdes qui échouèrent. Chacun marchait quelque part, pour quelqu'un — et c'est précisément pourquoi la querelle dura si longtemps.

La réponse chimique la plus sérieuse fut le sulfure de carbone, un liquide volatil injecté dans le sol pour asphyxier le puceron à la racine, dont le baron Paul Thénard fut le promoteur. Il tuait le phylloxéra là où on l'appliquait bien — mais seulement dans les sols les plus ouverts et fertiles, et il exigeait un matériel, un produit et une main-d'œuvre hors de portée de la plupart. Un composé voisin, le sulfocarbonate de potassium, offrait une version plus douce de la même idée, avec les mêmes limites. La submersion — inonder la parcelle plusieurs semaines chaque hiver pour noyer l'insecte — fonctionnait réellement, mais seulement sur des terres plates et basses, assez proches d'une source d'eau pour être noyées à volonté : une infime fraction de la Gironde. On remarqua aussi que les vignes plantées dans le sable profond étaient tout bonnement épargnées, le puceron ne pouvant circuler dans les grains meubles ; mais on ne déplace pas un vignoble sur un sable qu'il n'a pas. Trois remèdes bien réels, chacun enchaîné à un sol ou à un site que la plupart des vignobles ne possédaient pas. Aucun ne pouvait reconstituer Bordeaux.

Les américanistes

La réponse qui le pouvait vint du groupe que le négoce surnomma les américanistes. Leur intuition : le puceron était venu d'Amérique du Nord à bord de vignes américaines — et ces mêmes vignes américaines, ayant évolué aux côtés du phylloxéra pendant des millions d'années, y survivaient. Si la vigne européenne, productive mais sans défense, Vitis vinifera, pouvait être unie à une racine américaine, la plante garderait son fruit européen et gagnerait sous terre la résistance américaine.

L'idée prit forme autour de Montpellier. En juillet 1868, la société d'agriculture de la région nomma une commission de trois hommes pour enquêter sur les vignes mourantes : le vigneron et président de la société Gaston Bazille, le botaniste Jules-Émile Planchon et le viticulteur Félix Sahut. Ce fut Planchon qui, avec l'entomologiste américain Charles Valentine Riley — qui connaissait le puceron pour l'avoir étudié dans le Missouri et savait quelles vignes américaines l'ignoraient —, porta la solution du greffage, se rendant aux États-Unis en 1873 pour voir sur pied les vignes résistantes. Bazille et le vigneron Léo Laliman avaient, de leur côté, avancé la même proposition : greffer un plant français sur une racine américaine. L'État, aux abois, avait promis un prix de plus de 300 000 francs à qui trouverait un remède ; Laliman voulut le réclamer et se le vit refuser, au motif qu'il n'avait pas guéri le fléau mais seulement trouvé le moyen de le contourner — une distinction qui résume toute la tragédie de la reconstitution, laquelle sauva le vignoble sans jamais vaincre l'insecte.

Les américanistes ne l'emportèrent pas par décret. Ils gagnèrent congrès après congrès — notamment au congrès international du phylloxéra tenu à Montpellier en 1874, où l'on montra des vignes greffées sur racine américaine portant du fruit européen — et contre une résistance réelle : celle des vignerons qui se défiaient des racines étrangères, et celle des chimistes fidèles au sulfure de carbone. Mais l'arithmétique était implacable. La chimie achetait du temps sur une minorité de sites ; le greffage offrait à chaque vigneron un vignoble qui vivrait.

Greffer, ou tout recommencer ?

Même parmi ceux qui acceptaient la racine américaine, un second débat s'ouvrit. Une voie était le greffage : conserver les cépages européens classiques exactement tels quels et les poser, greffon par greffon, sur un porte-greffe américain. L'autre était de replanter en producteurs directs — de nouvelles vignes hybrides, croisements d'espèces européennes et américaines, qui portaient leur propre résistance et pouvaient pousser sur leurs racines, sans aucun greffage. Les hybrides étaient plus économiques, plus rustiques, plus simples ; à leur apogée, dans la première moitié du XXe siècle, ils couvrirent près d'un tiers du vignoble français.

Mais ils donnaient un vin que le négoce jugeait grossier, et dans une région qui se vendait sur sa réputation ce verdict était fatal. Bordeaux, comme les autres régions de vins fins, trancha pour le greffage : le surcoût était le prix à payer pour garder au verre un Cabernet et un Merlot inchangés. Les hybrides furent repoussés aux marges du vignoble, puis hors de la production de qualité. Cette décision fixa pour un siècle la forme de la viticulture française — cépages nobles au-dessus du sol, résistance américaine en dessous, soudés au point de greffe.

Le problème de la chlorose — et le 41 B

Choisir de greffer ne faisait que poser la question suivante : sur quoi ? Les premiers porte-greffes américains, tirés de Vitis riparia et de Vitis rupestris, résistaient bien au phylloxéra mais portaient un défaut caché pour Bordeaux. Sur les sols calcaires qui sous-tendent une grande part de la rive droite — Saint-Émilion, Pomerol et les côtes —, ces racines souffraient de chlorose calcaire : le calcaire actif bloquait le fer dont la vigne avait besoin, affamant les feuilles jusqu'à les jaunir et faire dépérir la plante. Un porte-greffe qui mourait du sol ne valait pas mieux qu'une vigne qui mourait du puceron.

Le salut vint d'une troisième espèce américaine, Vitis berlandieri, native des collines calcaires du Texas et naturellement à l'aise sur la craie — certaines des vignes mises au travail en France furent collectées et expédiées par l'horticulteur texan Thomas Volney Munson, qu'un État reconnaissant décora du Mérite agricole en 1888. Le berlandieri résistait au puceron comme au calcaire, mais s'enracinait et se greffait mal seul : les sélectionneurs le croisèrent donc. À Bordeaux, en 1882, Alexis Millardet et Charles de Grasset obtinrent un croisement du Chasselas (vinifera) avec le berlandieri qui entra au catalogue sous le nom de 41 B — un porte-greffe tolérant jusqu'à environ 40 % de calcaire actif, qui permit enfin de replanter les coteaux les plus crayeux. Il demeure aujourd'hui le porte-greffe de référence pour le calcaire, du Cognaçais à la Champagne et au Bordelais. Le nom de Millardet mérite qu'on s'y arrête : le professeur bordelais qui sélectionna le 41 B est aussi celui qui, trois ans plus tard, codifia le mélange de cuivre et de chaux en bouillie bordelaise — un seul savant répondant à deux des trois fléaux.

Un vignoble refait

La reconstitution fut lente, et ruineuse. Greffer, c'était arracher chaque vigne vivante et la remplacer par un plant en deux parties qu'il fallait élever, souder et établir avant qu'il ne porte un seul grain — des années de dépense avant le moindre retour, répétées sur chaque hectare de la Gironde. Vers 1900, environ les deux tiers du vignoble français reposaient sur racine américaine ; la remontée de la surface plantée, après l'effondrement des années 1870 et 1880, se lit dans la longue série ci-dessous.

Graphique de la surface du vignoble français de 1835 à 2024, montrant l'apogée d'avant le phylloxéra, la forte contraction pendant l'ère phylloxérique des années 1870-1890, puis la reprise après reconstitution sur porte-greffe américain
Données : Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide.

Parce que la replantation était une dépense d'une fois par génération, les vignerons replantèrent en connaissance de cause, et leurs choix resserrèrent la palette des cépages. Les variétés qui supportaient mal le greffage reculèrent. Le Malbec (le Côt local), longtemps pilier bordelais, se greffait malaisément et nouait son fruit de façon irrégulière ; des vignerons qui rebâtissaient à grands frais avaient peu de goût pour un cépage capricieux, et il fut peu à peu remplacé par le Merlot, plus fiable et plus généreux, qui se greffait bien et qui est aujourd'hui le cépage le plus planté à Bordeaux. La reconstitution ne décida pas à elle seule de la hiérarchie des cépages — des coups plus tardifs, comme le gel catastrophique de 1956, achevèrent ce qu'elle avait commencé — mais elle en donna la direction. Le vignoble qui en sortit était plus net, plus uniforme, bâti sur moins de cépages et sur des racines venues d'un autre continent. Il avait survécu. Il n'était simplement plus le même vignoble.

Sources

  1. Gilbert Garrier, Le Phylloxéra — une guerre de trente ans, 1870–1900 (Albin Michel, 1989, ISBN 2-226-03879-5)
  2. Great French Wine Blight — Wikipedia (commission de Montpellier, Riley, Laliman, le prix de l'État)
  3. Millardet et de Grasset 41 B — Wikipédia (parenté Chasselas × Berlandieri, tolérance au calcaire actif)
  4. Pierre-Marie-Alexis Millardet — Wikipédia (professeur bordelais, sélection de porte-greffes et bouillie bordelaise)
  5. Hybride producteur direct — Wikipédia (place des producteurs directs dans le vignoble français)
  6. Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide