Le Moyen Âge
Les siècles obscurs : le vin de Bordeaux de la chute de Rome à 1152
Wisigoths, drakkars sur la Garonne et évêques vignerons — comment la vigne bordelaise a traversé sept siècles obscurs, de la chute de Rome à 1152.
Entre deux chapitres bien éclairés de l'histoire du vin de Bordeaux — le vignoble gallo-romain que chantait Ausone au IVe siècle et la machine à exporter des siècles anglo-gascons après 1152 — s'étend un vide d'environ sept cents ans dont presque personne n'écrit l'histoire. Ce silence n'a rien d'un hasard : pour la période qui sépare l'effondrement de la Gaule romaine du mariage d'Aliénor d'Aquitaine, les témoignages sur la vigne bordelaise se réduisent à quelques poèmes, une poignée de mentions dans les chroniques, une légende de saint et une forteresse. Lus ensemble, ces fragments racontent pourtant une histoire cohérente — non pas de croissance, mais de survie. La médiéviste Sandrine Lavaud résume l'époque d'un trait : le substrat romain du vignoble s'est conservé, mais dans une relative stagnation, tout au long du haut Moyen Âge. C'est le récit de cette conservation — et de ceux qui l'ont assurée — que voici.
Ce que l'Empire laisse derrière lui
La fin de l'Aquitaine romaine fut un processus, non un événement. En 418, l'empereur Honorius installe ses fédérés wisigoths sur des terres d'Aquitaine ; Bordeaux passe dans l'orbite de leur royaume, gouverné depuis Toulouse, tandis que s'estompent autour d'elle les cadres de la vie provinciale romaine. Le siècle wisigothique s'achève brutalement en 507 : Clovis et ses Francs écrasent le roi Alaric II à Vouillé, près de Poitiers. Alaric tué, les Wisigoths refluent vers la Méditerranée, et Clovis descend passer l'hiver 507 à Bordeaux même — un roi franc hivernant dans ce qui avait été l'une des grandes villes du vin de l'Occident romain.
Ce que ces changements de maîtres signifièrent pour la vigne, les sources se refusent précisément à le dire. Aucun chiffre de production, aucune comptabilité marchande, rien qui ressemble aux registres de coutumes qui éclairent le Bas Moyen Âge n'a survécu de l'Aquitaine mérovingienne. Le bilan honnête est celui de Lavaud : quelque chose du vignoble romain a subsisté, et rien n'indique qu'il ait prospéré. Bordeaux est alors une proie frontalière que se disputent les royaumes, loin des centres de la puissance franque, sur la Seine et le Rhin — et son vin, jadis embarqué dans une économie impériale, n'a plus guère que des raisons locales d'exister.
La vigne de l'évêque
La plus durable de ces raisons locales portait la mitre. Dans un article classique de 1954, « Viticulture ecclésiastique et viticulture princière au Moyen Âge », Roger Dion a montré que, durant ces siècles, la vigne s'accroche avant tout à la fonction sociale de l'évêque : chaque siège épiscopal a besoin de vin pour l'eucharistie, pour la table de l'évêque et pour cette hospitalité fastueuse que son rang impose ; autour de chaque cité épiscopale, un vignoble est donc entretenu, quoi qu'il advienne de l'économie générale. La tradition postérieure en a fait honneur aux moines ; les médiévistes ont corrigé ce raccourci romantique. Comme le souligne l'historienne Léa Delautel, les pages de Grégoire de Tours montrent des évêques très attentifs aux vignes de leurs églises, et l'aristocratie laïque comme les rois cultivent la vigne pour le même mélange de piété, de prestige et de profit — le monastère est un pilier de la viticulture du haut Moyen Âge, pas l'édifice entier.
Pour Bordeaux, chose remarquable, cette viticulture épiscopale a un visage. Dans les années 560, le poète italien Venance Fortunat passe les Alpes vers la Gaule mérovingienne et trouve un protecteur en Léonce, le riche évêque bâtisseur de Bordeaux. Le premier livre de ses poésies est en partie un portrait du monde de Léonce : les basiliques qu'il élève ou restaure, et les domaines — Bissonum, Vereginis, Praemiacum — où il vit encore, pour l'essentiel, en aristocrate gallo-romain. Et dans le poème sur Praemiacum, l'un de ces domaines proches de Bordeaux, la vigne elle-même paraît : « là une vigne à l'épais feuillage couvre encore de son ombre la terre qui la nourrit ». Un seul vers — mais c'est l'aperçu le plus net qui nous reste d'une vigne en travail dans la campagne bordelaise entre la chute de Rome et le siècle d'Aliénor : sur la villa d'un évêque, dans un poème payé par l'évêque.
Un ermite à Ascumbas
Les moines entrent aussi dans l'histoire, plus tard et à demi enveloppés de légende. La tradition veut qu'Émilion, moine breton venu de la région de Vannes, soit descendu vers le sud au VIIIe siècle pour s'établir en ermite dans un abri de roche, en un lieu alors nommé Ascumbas, sur les coteaux calcaires qui dominent la vallée de la Dordogne. Il meurt, selon le récit traditionnel, en 767, et la communauté rassemblée autour de son ermitage donne au lieu son nom : Saint-Émilion. La gloire viticole viendra bien plus tard — les vins de Saint-Émilion bâtissent leur réputation aux XIIe et XIIIe siècles, sous les Plantagenêts — et la vie du fondateur relève de l'hagiographie plus que de l'histoire. Mais le schéma que la légende conserve est bien celui du haut Moyen Âge : une communauté religieuse se fixe sur un coteau, et la vigne suit l'autel.
769 : Charlemagne bâtit une forteresse sur la Dordogne
Les Carolingiens arrivent en Bordelais par la conquête. Pépin le Bref avait passé près d'une décennie à briser le duché autonome d'Aquitaine ; à sa mort, en 768, le duché se soulève de nouveau derrière Hunald II. L'année suivante, le jeune Charlemagne, pour sa première campagne indépendante, descend mater la révolte. Selon les Annales royales franques, il pousse jusqu'à la Dordogne et y fait construire une forteresse à Fronsac (Fronciacum), verrou commandant la rivière à quelques kilomètres du confluent de l'Isle. Hunald s'enfuit en Gascogne, dont le duc, Loup, le livre prudemment. La révolte est finie, et l'Aquitaine entre dans l'ordre carolingien — érigée en royaume pour Louis, fils de Charlemagne, dès 781.
Le tertre de Fronsac domine toujours la Dordogne, et son nom désigne aujourd'hui une appellation viticole sur ces mêmes coteaux : l'une des étranges continuités de cette période, où une forteresse bâtie pour tenir une rivière devient, des siècles plus tard, le nom du vin qui pousse autour d'elle. Le monde carolingien, du reste, prenait ses vignes au sérieux : le Capitulare de villis, la grande ordonnance domaniale associée à Charlemagne vers 800, enjoint aux intendants royaux de prendre soin des vignes des domaines de la couronne — la viticulture princière, selon le mot de Dion, aux côtés de celle des évêques.
Des drakkars sur la Garonne
Les fleuves qui avaient toujours porté le commerce de Bordeaux portent désormais sa ruine. En 844, une flotte viking entre en Gironde et remonte la Garonne, pillant jusqu'à Toulouse — l'une des premières grandes remontées de fleuve de l'âge viking. Quatre ans plus tard, ils reviennent pour la ville elle-même : en 848, après un siège, Bordeaux est prise, pillée et incendiée, désastre assez retentissant pour être consigné dans les Annales de Saint-Bertin. Les raids sur les côtes et les rivières de Gascogne se répéteront pendant des générations.
Pour le pays du vin, la logique du drakkar est implacable : tout ce qui rend la basse Garonne et la Dordogne propices au commerce — des eaux profondes, lentes, navigables loin dans les terres — en fait des routes de pillage idéales. Le modeste trafic fluvial du vin qui avait pu survivre aux siècles mérovingiens affronte désormais un temps où le fleuve lui-même est la menace. C'est sur ce fond de IXe et Xe siècles passés derrière des murailles que la stagnation du vignoble du haut Moyen Âge prend tout son sens. On peut suivre cette géographie — les fleuves pillés, la cité épiscopale, le verrou de Fronsac — sur le calque « siècles obscurs » de notre carte interactive.
Ce que 1152 a changé — et ce qu'elle n'a pas changé
Le dénouement convenu de cette histoire est un mariage. En 1152, Aliénor d'Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, futur Henri II d'Angleterre, et son immense duché — Bordeaux comprise — passe dans l'orbite angevine. Les sept siècles obscurs s'achèvent ; les trois siècles anglais commencent.
Mais le mariage change d'abord moins de choses que ne le suggère la version des manuels. Roger Dion, fondateur de l'historiographie française du vin, y insistait : le premier grand port atlantique du vin de l'empire Plantagenêt n'est pas Bordeaux mais La Rochelle, qui expédie les vins d'Aunis et de Saintonge ; l'essor décisif du vignoble bordelais ne vient qu'au XIIIe siècle — surtout après que la prise de La Rochelle par la France, en 1224, a éliminé la rivale et fait de Bordeaux le fournisseur privilégié de l'Angleterre. Le vignoble qui explose alors dans le plus grand commerce de vin d'Europe est une création commerciale neuve, pensée pour l'exportation, et non le simple agrandissement de ce que les évêques avaient maintenu en vie.
L'apport du haut Moyen Âge est plus humble et, à sa manière, indispensable : la continuité. À travers les conquêtes wisigothique et franque, les guerres carolingiennes et les incendies vikings, quelqu'un, en pays bordelais, a continué de tailler la vigne — les tenanciers d'un évêque à Praemiacum, des moines sur un coteau calcaire, des intendants sur un domaine royal. Quand les navires sont enfin venus chercher le vin, il y avait un vignoble, et une habitude de la vigne vieille de sept siècles, pour les accueillir.
Sources
- Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle (CNRS Éditions)
- Roger Dion, « Viticulture ecclésiastique et viticulture princière au Moyen Âge », Revue historique 212 (1954), sur JSTOR
- Sandrine Lavaud, « Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge », Territoires du vin n°5 (CC BY 4.0)
- Léa Delautel, « La viticulture au Haut Moyen Âge, une affaire de moines ? », Actuel Moyen Âge (2022)
- Venance Fortunat, Poésies, livre I (traduction française, remacle.org)
- « Episcopal Politics in Sixth-Century Bordeaux: Fortunatus's Hymnus de Leontio episcopo », Journal of Medieval Latin (Brepols)
- Wikipédia (en), « Visigoths » (l'établissement de 418 en Aquitaine)
- Wikipédia (en), « Battle of Vouillé » (507)
- Wikipédia (en), « Hunald II of Aquitaine » (la campagne de 769 et Fronsac)
- Wikipédia (en), « Fronsac, Gironde »
- Wikipédia (en), « Viking incursions into Gascony » (844 et 848)
- Wikipédia (en), « Saint-Émilion » (l'ermite Émilion, mort en 767)