Le Moyen Âge
Lire un registre de la Grande Coutume : ce que la source prouve, et ce qu'elle ne prouve pas
Les 102 724 tonneaux de 1308-1309 viennent d'un document fiscal, non d'un état des récoltes. Ce que comptaient vraiment les comptes de la coutume de Bordeaux.
Le chiffre le plus cité de l'histoire du vin de Bordeaux, 102 724 tonneaux exportés pendant l'année de campagne 1308-1309, provient d'un compte fiscal. On le trouve sur les cartels de musée, en tête des histoires du commerce, et sur ce site même. Pris au pied de la lettre, il désigne le vin sur lequel on a calculé un droit à la coutume de Bordeaux, dans un duché alors anglais, exprimé dans une unité dont la contenance en litres fait encore débat, et tiré d'une série lacunaire. Ce n'est ni un état des récoltes, ni un registre de navigation, ni un dénombrement des vignes. Chacune de ces différences restreint ce que le chiffre permet d'établir.
Le document
Le chiffre sort des comptes des connétables de Bordeaux, premiers officiers de finances du duché, et des livres de coutume tenus sous leur autorité au port. Leur affaire était la Grande Coutume, droit de sortie que l'administration plantagenêt percevait sur les vins quittant la Gascogne.
Officiers royaux, les connétables rendaient leurs comptes à l'Échiquier anglais, qui les vérifiait. C'est ce qui les a sauvés : ils sont conservés aux Archives nationales britanniques, à Kew, dans les séries E 101 et E 364, alors que les archives administratives conservées à Bordeaux ont presque toutes disparu. Robert Blackmore les a réexaminés dans sa thèse soutenue à Southampton en 2018, en dépouillant plus de 3 500 expéditions entre 1348 et 1449. Sa conclusion est nette : ces registres forment la meilleure source disponible sur la vie commerciale de la Gascogne. Leur conservation tient au hasard de la procédure comptable anglaise. On peut chiffrer le commerce bordelais du Moyen Âge parce qu'un clerc de Westminster devait s'assurer qu'un officier du roi n'avait pas détourné la recette.
C'est Margery K. James qui en a tiré une histoire économique. Son article de 1951 dans l'Economic History Review, puis le recueil posthume Studies in the Medieval Wine Trade (1971), ont établi les totaux d'exportation que l'on cite encore, dont ceux du graphique de notre page sur les siècles anglais et du fichier CSV de la page données.
Ce qui était taxé
La Grande Coutume se payait au tonneau. Au début des années 1350, elle s'élevait à 13 sous 4 deniers bordelais, soit alors environ 4 sous sterling, par tonneau exporté. Blackmore reconstitue, à partir des mêmes comptes, plusieurs taxes annexes. L'issac frappait de 6 sous 8 deniers le vin échangé dans les limites de Bordeaux. Le killage prélevait 10 sous bordelais sur tout navire entrant pour la première fois dans le port. Le Royan percevait 2 deniers et demi par tonneau pour le passage à la sortie de l'estuaire de la Gironde. Un livre de coutume consigne ces perceptions, et rien d'autre.
Sa présentation en découle. En regard de presque chaque expédition, les clercs inscrivaient l'un de six codes fiscaux abrégés : vin produit sous franchise ; vin ayant acquitté la coutume et la taxe de transaction ; vin acheté à un domaine privilégié à taux réduit ; vin venu de hors des limites de la ville, donc exempté de la taxe de transaction ; vin d'une ville privilégiée du Haut-Pays ; et quelques autres. Le registre range le vin selon son statut fiscal et sa provenance. Il ignore le vignoble et la qualité. Dans le corpus de prix réuni par Blackmore, 95,6 % des transactions portent simplement sur du claret, et aucune source ne mentionne de classement qualitatif.
Quatre choses que la source ne prouve pas
La production. Le trafic d'un port comprend le vin qui ne fait que transiter. Après 1353, la chose saute aux yeux. Un statut anglais fait cette année-là de Bordeaux l'étape obligatoire des vins gascons exportés, et le privilège des vins oblige les producteurs de l'amont à descendre leur récolte jusqu'à la ville. Le compte du connétable pour 1357-1358 enregistre quelque 2 130 tonneaux récoltés en amont sur la Dordogne et acheminés à Bordeaux avant de partir outre-mer, contre 83 tonneaux et demi seulement expédiés directement de Libourne. La loi a donc dévié 96,1 % des exportations de ce secteur. Quand le total bordelais monte, il peut s'agir d'un changement de réglementation sans que rien ait bougé dans les vignes.
Le seul port de Bordeaux. Sur ce point, les deux grandes lectures de la source divergent. Sandrine Lavaud, spécialiste française de référence, voit dans les 102 724 tonneaux l'apogée du trafic du port de Bordeaux. Blackmore, qui travaille sur les mêmes comptes, lit les totaux de James comme les exportations de la Gascogne entière, et chiffre ce qui partait d'autres quais. En 1306-1307, 1 155 tonneaux sur 93 452 venaient de Bayonne. Au cours des cinq années comparables antérieures à 1337, les ports situés en aval de Bordeaux, Libourne exclue, assuraient entre 6,8 % et 21,2 % du total. Pendant l'année record 1308-1309, les concurrents de Bordeaux, dont Libourne avec 9 126 tonneaux, en représentaient ensemble 20,2 %. Aucun argument ne départagera ces deux positions ; il faudrait attribuer chaque écriture conservée à son port de chargement, travail que les annexes de Blackmore ont amorcé. En attendant, la formule défendable est exportations gasconnes enregistrées à la coutume de Bordeaux, et non « Bordeaux produisait ».
Un volume fixe. En théorie, le tonneau valait 252 gallons anglais de statut. La conversion courante, environ 900 litres, remonte à l'étude publiée par Yves Renouard en 1953 dans les Annales du Midi. Trois ans plus tard, dans un article complémentaire, Renouard laissait pourtant la question ouverte : il ne parvenait pas à trancher entre un tonneau bordelais déjà à 900 litres au XIVe siècle et un tonneau encore à 750-800 litres. Pour Lavaud, le tonneau relevait moins du fût réel que de l'unité de compte. En 1445, des marchands anglais se plaignaient auprès de la couronne que les tonneaux gascons fussent « faits d'une mesure plus petite que la jauge anglaise ». On attendait donc un étalon, et il n'était pas respecté. L'équivalence habituelle, 102 724 tonneaux ≈ 850 000 hectolitres, comporte ainsi une marge d'incertitude d'environ un sixième de sa valeur, qu'il faut indiquer quand on la cite.
La propriété. Les noms gascons figurent en regard des expéditions parce que la provenance fixait le taux du droit. Ils ne disent pas que la personne nommée possédait le vin une fois en mer. Les chargements sous franchise, en particulier, devaient nommer le producteur pour justifier l'exemption. Un privilège plus ancien fausse encore le tableau : en 1214, Jean sans Terre avait exempté les bourgeois de Bordeaux des coutumes. Le statut fiscal décide de qui est inscrit, et sous quelle forme. Le registre renseigne bien sur l'organisation des privilèges, mal sur la propriété.
Les lacunes
Les livres de coutume ne subsistent sous une forme exploitable que pour un tiers environ du dernier siècle de domination plantagenêt. Notre propre série compte 42 années de campagne entre 1305 et 1453, dont une estimée. Une année vide correspond à un registre perdu, pas à une année sans commerce, et tout graphique construit sur ces données, le nôtre compris, doit le signaler en légende.
L'exercice comptable ne suivait pas l'année civile. Il s'ouvrait à la Saint-Michel, le 29 septembre : un total placé sous l'intitulé « 1372-1373 » décrit donc l'expédition d'un seul millésime au cours des six ou sept mois suivants. Sur un échantillon de 2 933 chargements enregistrés, 54,8 % sont partis en novembre et en décembre.
Ce que les comptes établissent
Pendant un siècle et demi, la même administration a levé le même droit selon les mêmes règles. Cette constance fait des comptes un bon témoin des ordres de grandeur et des tendances : l'ampleur du commerce au début du XIVe siècle, son effondrement après 1337, la reprise partielle des années 1360, le bas niveau du XVe siècle. Ils sont aussi la source principale sur les mécanismes fiscaux dont traite notre page économie du vin de Bordeaux : qui payait quoi, qui en était exempté, quelles villes jouissaient de privilèges.
L'histoire grand public leur demande surtout le volume total en litres, les limites de « Bordeaux » et la production. C'est précisément là qu'ils sont le plus fragiles.
Sources
- Margery K. James, 'The Fluctuations of the Anglo-Gascon Wine Trade during the Fourteenth Century', Economic History Review 2e sér. 4, no 2 (1951), p. 170-196 (accès payant)
- Margery K. James, Studies in the Medieval Wine Trade, éd. E.M. Veale (Oxford, Clarendon Press, 1971) — notice de recension, Journal of Economic History
- Robert Blackmore, 'The Political Economy of the Anglo-Gascon Wine Trade, c.1348–c.1453', thèse de doctorat, University of Southampton (2018) — accès libre
- Robert Blackmore, Government and Merchant Finance in Anglo-Gascon Trade, 1300–1500 (Palgrave Macmillan, 2020)
- Sandrine Lavaud, 'Vignobles et vins d'Aquitaine au Moyen Âge', Territoires du vin n°5 (2013, CC BY 4.0)
- Yves Renouard, 'La capacité du tonneau bordelais au Moyen Âge', Annales du Midi 65, no 23 (1953), p. 395-403 — Persée, accès libre
- Yves Renouard, 'Recherches complémentaires sur la capacité du tonneau bordelais au Moyen Âge', Annales du Midi 68 (1956), p. 195-207
- The Gascon Rolls Project, 1317-1468 (University of Southampton) — calendrier en ligne des rôles gascons, TNA C 61