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Lire l'Histoire de la vigne et du vin en France de Roger Dion : le livre qui a fait du terroir un fait social
Lecture critique de l'Histoire de la vigne et du vin en France de Roger Dion (1959), le maître-livre publié à compte d'auteur qui soutient que les vignobles français sont faits par les marchés et le pouvoir, non par le sol.
L'Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle de Roger Dion a paru en 1959 sans éditeur. Professeur au Collège de France, Dion avait achevé un manuscrit de près de huit cents pages, n'avait trouvé aucune maison pour le prendre et l'avait fait imprimer à ses frais. Les notices de l'époque indiquent où se le procurer : chez un M. Poisson, à Charcé, village de Maine-et-Loire. Le livre est depuis devenu l'ouvrage le plus cité de l'historiographie du vin en France. Flammarion l'a réimprimé en 1977 puis en 1990, CNRS Éditions l'a repris en 2010, et il n'a jamais cessé d'être disponible. C'est aussi de lui que ce site tient la formule qu'il emploie le plus souvent : le terroir est un fait social, et non un fait géologique.
Le livre et ses premiers lecteurs
Dion (1896–1981) a tenu la chaire de géographie historique de la France au Collège de France de 1948 à 1968. Selon l'éditeur, le livre représente vingt-deux années de recherche, ce que confirment les descriptions des recenseurs. L'édition originale compte 768 pages, 22 figures, 15 planches et trois cartes. La notice de la Bibliothèque de l'École des chartes (1960) relève une bibliographie de plus de huit cents ouvrages imprimés.
Les comptes rendus ont suivi vite, et ils étaient chaleureux, ce qui est rare pour un livre savant. Dans la Revue de géographie de Lyon en 1960, Raoul Blanchard, doyen de la géographie régionale française, écrit qu'en une longue carrière il a rarement rencontré un livre qui l'ait fait autant réfléchir ni qui lui ait autant appris, « en géographie comme en histoire ». Max Derruau intitule sa recension de 1961, dans les Annales du Midi, « Un grand livre sur la vigne et le vin ». Le médiéviste Philippe Wolff, dans les Cahiers de civilisation médiévale en 1962, y trouve « beaucoup de plénitude dans la pensée comme d'aisance dans l'exposé ».
Trente ans plus tard, le jugement vient d'une autre discipline. Recensant la réédition de 1990 dans les Cahiers d'économie et sociologie rurales, P. Bartoli range l'ouvrage parmi ces livres qui « durent et s'imposent comme références, au-delà des effets de mode ». Pour tout économiste qui travaille sur la filière, écrit-il, c'est un passage obligé.
La thèse
Les premiers chapitres posent le cadre physique : la zone méditerranéenne, les marges septentrionales et, entre elles, le pays intermédiaire. Tout le reste du livre montre à quel point ce cadre explique peu.
Blanchard s'arrête surtout sur la limite nord de la viticulture commerciale, une ligne qui va grosso modo du Morbihan à Paris puis au Luxembourg. Le long de cette ligne, le climat fixe la frontière extérieure du possible. En deçà, ce sont les hommes qui décident.
Derruau a donné de la thèse le meilleur résumé court. L'histoire du vin, écrit-il, est plus fortement marquée « d'arbitraire humain » que celle d'aucune céréale, et la carte des vignobles français garde la trace d'« une longue suite d'ambitions, d'entreprises et de succès ». La phrase que l'édition du CNRS reprend en quatrième de couverture passe par une comparaison : le rôle du terrain dans la naissance d'un grand cru ne dépasse guère celui de la matière dans l'élaboration d'une œuvre d'art.
Région par région
Dion passe les vignobles en revue un à un et rend compte de chacun par le marché qu'il servait. En Bourgogne, la hiérarchie des vins répond aux attentes de la cour ducale. Les vins du Rhône doivent leur caractère aux exigences des marchands lyonnais. La Champagne tient son effervescence de la demande britannique et de la mode aristocratique. Le Languedoc ne manquait ni de soleil ni de sols, et il est pourtant resté pauvre pendant des siècles : sa route vers l'Atlantique passait par une ville qui refusait le passage à ses vins.
Bordeaux est le cas le plus longuement traité. Dion rapporte ses crus classés à une stratégie commerciale suivie depuis le Moyen Âge plutôt qu'à ses graves : produire à dessein des vins de qualité pour des marchés d'exportation haut de gamme, le marché anglais d'abord.
Wolff, dans sa recension, dégage la chronologie médiévale que propose Dion. Pendant le haut Moyen Âge, évêques et monastères maintiennent la vigne. À partir du XIe siècle, les acheteurs du Nord relancent le commerce, d'abord autour de Laon, sur le Rhin et la Moselle, ensuite sur l'Yonne et la Loire. Les vignobles atlantiques de La Rochelle et de Bordeaux ne viennent qu'après. Dion en situe l'essor « principalement au XIIIe siècle », au rythme des progrès de la navigation atlantique.
Dion dans les articles du site
Plusieurs articles de ce site reposent sur la thèse de Dion. Le terroir existe-t-il ? expose sa position. L'école qui lui a répondu, avec le « Comment naissent les grands crus » d'Henri Enjalbert en 1953 et l'histoire du Médoc par les sols de René Pijassou, s'est construite en réaction à lui.
Le privilège des vins donne à sa thèse une forme institutionnelle. Pendant cinq siècles, une ville a classé les vins selon leur origine en vertu d'un règlement écrit, et tenu ceux du Languedoc à l'écart, bien avant qu'il soit question d'appellations.
Dion date le décollage bordelais du XIIIe siècle, et non du mariage de 1152. Notre récit des siècles anglais apporte la même correction à la légende d'Aliénor.
Ce que Dion n'a pas soutenu
On caricature le livre à peu près aussi souvent qu'on le cite. Dion n'a jamais écrit que le sol ne compte pas. Pour lui, sol et climat sont des conditions nécessaires, pas suffisantes. Une terre favorable est la condition d'un grand vignoble, et les terres favorables sont bien plus nombreuses que les grands vignobles. Le livre apprend à demander pourquoi cette terre favorable plutôt que sa voisine. La réponse de Dion est toujours un acheteur, une route, un port, un privilège ou une cour : quelqu'un a voulu du vin à cet endroit et l'a payé.
C'est de la géographie historique au sens plein. Bartoli en tire la conséquence pour sa propre discipline : les économistes du commerce du vin contemporain finissent par reconstruire la géographie de Dion, qu'ils l'aient lu ou non.
Âge et limites
Le sous-titre dit vrai. Le livre s'arrête au XIXe siècle, et c'est voulu. Le seul regret de Derruau tient à ce que Dion ait renvoyé le phylloxéra et la refonte de la viticulture française à l'époque du chemin de fer à un volume séparé. Ce volume n'a jamais été écrit. Tout ce que ce site traite dans Trois fléaux et au-delà lui échappe.
Ses preuves sont aussi celles de 1959. Dion travaille sur des textes (chartes, coutumes, récits de voyageurs, traités) et expose en prose et en cartes. Les séries chiffrées sur lesquelles s'appuie aujourd'hui l'économie du vin n'existaient pas encore. Quand il argumente à partir d'une remarque de chroniqueur, il lui arrive d'être trop confiant. Wolff le relève sur un exemple : un passage du franciscain Salimbene sur les vignes d'Auxerre, qui fait écho à l'Écriture plus qu'il ne décrit une économie. On lit donc Dion pour la question qu'il pose ; les chiffres, il faut aller les chercher dans les travaux plus récents.
Le débat qu'il a ouvert a lui aussi bougé. Les pédologues bordelais ont cartographié en détail ce que Dion expédiait en une phrase ou deux. La position défendable aujourd'hui est que les deux camps avaient raison, dans des proportions qui restent discutées.
Sources
- Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle — réédition CNRS Éditions (2010, 772 p., préface de Jean-Robert Pitte), page de l'éditeur
- Notice de l'édition de 1959, Bibliothèque de l'École des chartes 118 (1960) — Persée
- Raoul Blanchard, recension, Revue de géographie de Lyon 35, n° 3 (1960) — Persée
- Max Derruau, « Un grand livre sur la vigne et le vin », Annales du Midi 73, n° 53 (1961), p. 95–99 — Persée
- Philippe Wolff, recension, Cahiers de civilisation médiévale 5, n° 17 (1962), p. 84–85 — Persée
- P. Bartoli, recension de la réédition Flammarion 1990 et du Paysage et la vigne, Cahiers d'économie et sociologie rurales 17 (1990), p. 143–148 — Persée
- Notice BnF, reproduction en fac-similé (Flammarion)