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L'autre Bordeaux : Libourne, Fronsac et la longue histoire de la rive droite
De la forteresse de Charlemagne à Fronsac jusqu'à Pétrus — comment Libourne, Saint-Émilion et Pomerol ont bâti un Bordeaux à part, rive droite.
On parle de Bordeaux comme d'un seul vignoble, mais il a toujours contenu deux pays. Sur la rive gauche de la Garonne : la ville, le grand négoce, les domaines du Médoc et le classement de 1855. À une cinquantaine de kilomètres en amont, sur la Dordogne : un autre monde, organisé autour d'un autre port — Libourne —, avec son saint, ses institutions, ses marchands et sa propre hiérarchie de crus. Les historiens de la région, d'Yves Renouard et de l'école bordelaise de Charles Higounet jusqu'à Henri Enjalbert, ont toujours traité le Libournais comme une unité commerciale et humaine distincte, non comme une banlieue de Bordeaux. Son histoire est par endroits plus ancienne, par sa structure presque inverse — et pendant longtemps sa hiérarchie interne s'est lue à l'envers, avec Fronsac, et non Pomerol, au sommet.
Une forteresse et un ermitage : des racines plus vieilles que le Médoc
La rive droite entre tôt dans l'histoire écrite, et elle y entre en armes. Les Annales royales franques rapportent qu'en 769, lors de sa première campagne de roi contre Hunald d'Aquitaine, Charlemagne s'avança jusqu'à la Dordogne et y fit construire une forteresse nommée Fronsac (Fronciacum). Le site explique la décision : le tertre de Fronsac, butte abrupte dominant le confluent de l'Isle et de la Dordogne, commande le trafic fluvial de toute la vallée. Pendant mille ans, le rocher porta des châteaux — un duché serait plus tard attaché au nom.
Quelques kilomètres à l'est, la tradition place au VIIIe siècle l'ermitage du moine breton Émilion dans les grottes calcaires de la colline qui prit son nom ; il y meurt en 767. Autour de son tombeau se succédèrent bénédictins puis, à partir de 1110, chanoines augustins ; au début du XIIe siècle, une vaste église monolithe fut creusée dans le plateau même, et le vignoble grandit autour des monastères, sur des coteaux travaillés sans interruption depuis.
Le contraste avec la rive gauche est frappant. Le Médoc célèbre est pour l'essentiel une création des XVIIe et XVIIIe siècles, quand des croupes de graves assainies furent plantées par des fortunes parlementaires et marchandes. Les monuments de la rive droite — une forteresse carolingienne, le tombeau d'un ermite, une église taillée dans le roc — appartiennent au haut Moyen Âge. Quand on l'appelle « le vieux Bordeaux », c'est au sens propre.
1199 : une ville qui gouverne son vin
Le 8 juillet 1199, Jean sans Terre — roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine — scelle la charte de Falaise, qui confirme les libertés des bourgeois de Saint-Émilion et institue la Jurade, corps de jurats assermentés doté de pouvoirs politiques, judiciaires et économiques. Parmi ces pouvoirs, la surveillance du vin : la Jurade proclame le ban des vendanges, contrôle les barriques, police la qualité et la fraude — une réglementation municipale du vin six siècles avant qu'on parle de droit des appellations. Le médiéviste Frédéric Boutoulle a montré que les premières décennies de la Jurade furent l'apogée de Saint-Émilion comme « bonne ville » — murée dans les années 1220, fidèle à son roi, au deuxième rang de la hiérarchie urbaine du Bordelais.
Abolie à la Révolution avec tous les privilèges de corps, la Jurade fut ressuscitée en 1948 en confrérie cérémonielle, qui défile toujours en robes rouges. Le cadre médiéval s'avéra durable : en 1999, l'UNESCO inscrivit la Juridiction de Saint-Émilion — la ville et les huit communes de son ancienne juridiction, 7 847 hectares — sur la Liste du patrimoine mondial au titre de paysage culturel, premier paysage viticole au monde ainsi distingué.
1270 : Libourne, la bastide anglaise
La vraie capitale de la rive droite est pourtant une ville planifiée. Dans les années 1260, la couronne d'Angleterre, qui couvrait alors la Gascogne de villes neuves, décida d'implanter une bastide au confluent de l'Isle et de la Dordogne, sur le site du vieil embarcadère gallo-romain de Condate. L'homme chargé de la fondation, achevée en 1270 sous Henri III, fut son lieutenant Roger de Leyburn — et la ville prit son nom, francisé au fil des siècles en Libourne. Boutoulle note que l'essor de la nouvelle bastide brisa net l'élan de sa voisine plus ancienne, Saint-Émilion : la ville du roi avait pris la rivière.
Pour le commerce du vin, l'emplacement était tout. Libourne se tient à la tête pratique de la navigation maritime sur la Dordogne — un port océanique à près de cent kilomètres dans les terres ; les navires y chargeaient et faisaient voile directement vers l'Angleterre. Ce fait a modelé toute la suite : pendant les siècles anglais et longtemps après, les vins de Fronsac, de Saint-Émilion et de leur arrière-pays ont pris la mer depuis leurs propres quais, sans jamais passer sous les murs, ni par les intermédiaires, de Bordeaux.
Dedans et dehors : la rive droite face au privilège
Cette autonomie comptait à cause de la machine décrite dans notre article sur le privilège des vins : de 1241 à la Révolution, Bordeaux réserva les grands départs d'automne aux vins de sa sénéchaussée et fit attendre le Haut-Pays jusqu'à Noël. Le Libournais occupait une position intermédiaire — ni parmi les vins de ville privilégiés de Bordeaux, ni condamné au sort du Haut-Pays, parce qu'il avait son port et, avec le temps, ses propres privilèges. Les panneaux patrimoniaux de la ville de Libourne l'énoncent sans détour : les vins du territoire libournais se vendaient d'abord, tandis que ceux de Bergerac et de Sainte-Foy, en amont sur la Dordogne, devaient attendre l'hiver pour venir au marché — une règle source de conflits sans fin, arbitrés par le sénéchal de Guyenne et le Parlement de Bordeaux.
Le détail corrige un récit trop commode : le système des privilèges n'était pas simplement Bordeaux contre tous, mais une manière d'organiser un fleuve — et Libourne le reproduisit en miniature sur la Dordogne, contre son propre amont. La rive droite fut à la fois victime et praticienne du modèle.
Quand Fronsac dominait Pomerol
Rien ne montre mieux la contingence des hiérarchies bordelaises que Fronsac. En 1663, le duché de Fronsac passe à la famille de Richelieu ; au XVIIIe siècle, son détenteur le plus célèbre — le maréchal de Richelieu, courtisan de Louis XV, qui avait porté le titre de duc de Fronsac — fait bâtir une folie sur le tertre et y reçoit avec assez d'éclat pour mettre le nom à la mode à la cour. Les vins suivirent le nom. Les historiens de l'appellation rapportent que les vins de Fronsac jouissaient alors de la plus forte réputation du Libournais et se vendaient, jusque tard dans le XIXe siècle, plus cher que ceux de Saint-Émilion ou de Pomerol — hiérarchie documentée dans l'étude classique d'Henri Enjalbert, et qui se lit aujourd'hui presque à l'envers. Pomerol, désormais le nom le plus doré de la rive droite, fut pendant l'essentiel de son histoire un obscur hameau de petits propriétaires dans l'ombre de Fronsac.
Pourquoi il n'existe pas de 1855 de la rive droite
L'absence la plus célèbre de Bordeaux est celle de la rive droite dans le classement de 1855. L'explication est structurelle, non qualitative. La liste de 1855 fut dressée par les courtiers de la place de Bordeaux, à partir de leurs propres mercuriales, pour l'Exposition universelle de Paris ; elle classait les vins qui passaient par cette place — les domaines du Médoc, plus Haut-Brion, plus Sauternes. Le Libournais, lui, commerçait par Libourne, ses prix se faisaient chez les courtiers d'une autre ville : il ne fut pas jugé et écarté, il était simplement hors du registre.
Derrière cette séparation commerciale, une autre société. Les crus classés de la rive gauche étaient de grands domaines bâtis par le capital parlementaire et bancaire. La rive droite resta un pays de petites propriétés paysannes et familiales de quelques hectares, plus proche par sa structure de la Bourgogne que du Médoc. Pomerol en est le cas extrême : à peine 800 hectares répartis entre quelque 140 propriétés d'environ six hectares en moyenne, certaines de moins d'un hectare. Pomerol n'a jamais eu de classement — trop peu de grands propriétaires pour en vouloir un, et le marché a hiérarchisé les vins tout seul. Saint-Émilion prit la voie inverse : en 1955, son syndicat viticole, sous le contrôle de l'INAO, publia le premier classement officiel de l'appellation — 75 crus, dont onze premiers grands crus classés — et, à la différence de la liste figée de 1855, le rendit révisable environ tous les dix ans. Il a été révisé à de nombreuses reprises, en dernier lieu en 2022, avec les promotions, rétrogradations et procès qu'implique un classement vivant.
Les Corréziens de Libourne
Le XXe siècle de la rive droite fut en grande partie écrit par des venus d'ailleurs — des familles de négociants descendues des plateaux pauvres de la Corrèze. L'écomusée du Libournais en a consigné le motif : Antoine Moueix arrivant de Liginiac à bicyclette en 1902, Jean-Baptiste Audy fondant sa maison en 1906, les Janoueix et d'autres à leur suite, rachetant comptant des propriétés en difficulté dans les années de crise. La figure décisive vint une génération plus tard : Jean-Pierre Moueix, né en Corrèze en 1913, qui fonda sa maison de négoce sur les quais de Libourne en 1937 et la joua tout entière sur les appellations alors sous-cotées de la rive droite. En 1945, il obtint de sa propriétaire, Madame Loubat, l'exclusivité de la vente de Pétrus ; en 1964, il acquit la moitié de la propriété. Sous la conduite de la famille, un petit domaine de Pomerol sans grand château de pierre devint l'un des vins les plus chers du monde — entraînant avec lui l'appellation entière, puis toute la rive droite. La hiérarchie de 1855 ne fut jamais renversée sur le papier ; Pomerol rendit simplement le papier sans objet.
L'arrière-pays : Fronsadais, Bourg et Blaye
Au-delà des noms célèbres, la rive droite est surtout un arrière-pays, et cet arrière-pays a sa propre histoire profonde. En aval, Bourg et Blaye veillent sur la Gironde : Blaye naquit castrum romain protégeant l'accès de Bordeaux, les deux villes expédiaient du vin dès le Moyen Âge — bien avant que le Médoc d'en face ne se couvre de grands domaines — et, de 1685 à 1689, Vauban verrouilla l'estuaire avec la citadelle de Blaye, le fort Pâté et le fort Médoc, triple verrou inscrit en 2008 parmi les Fortifications de Vauban au patrimoine mondial de l'UNESCO. Derrière le tertre s'étend le Fronsadais proprement dit — le plateau de Saillans, Galgon, Vérac, Saint-Germain-de-la-Rivière et leurs voisins — qui remplit les barriques de Libourne pendant des siècles. Il reste aujourd'hui ce qu'il est depuis longtemps : un pays de petites propriétés familiales — le Château de Brague, à Vérac, fondé en 1937, en est un exemple.
La morale est celle que la carte interactive rend visible époque par époque : les hiérarchies bordelaises sont historiques, non naturelles. Une forteresse carolingienne devint un duché, un duché mit Fronsac à la mode, la mode passa ; un hameau de petites propriétés dans son ombre devint, en une vie d'homme, le vignoble le plus recherché de Bordeaux. Sur la rive droite, plus qu'ailleurs, le rang a toujours été ce que l'histoire donne — et reprend.
Sources
- Frédéric Boutoulle, « L'apogée d'une "bonne ville". Saint-Émilion pendant les premiers temps de la jurade (1199–1253) », Aquitania supplément, 2011 (accès ouvert, HAL)
- Annales royales franques, année 769 (traduction et commentaire, The Eighth Century and All That)
- Les Vins de Saint-Émilion, histoire officielle de la Jurade
- UNESCO, Liste du patrimoine mondial, Juridiction de Saint-Émilion (inscrite en 1999)
- Ville de Libourne, « Le commerce du vin » (panneaux patrimoniaux Confluence)
- Office de tourisme du Libournais, la bastide de Libourne
- Office de tourisme du Fronsadais, histoire du vignoble de Fronsac
- Henri Enjalbert, Les grands vins de Saint-Émilion, Pomerol et Fronsac (Bardi, 1983 ; monographie de référence sur le Libournais)
- Établissements Jean-Pierre Moueix, histoire de la maison
- Decanter, « Jean-Pierre Moueix dies » (nécrologie, 2003)
- Écomusée du Libournais, dossier sur les familles de négociants corréziens
- Les Vins de Saint-Émilion, le classement des vins de Saint-Émilion
- Guide Hachette des Vins, fiche de l'appellation Pomerol
- UNESCO, Liste du patrimoine mondial, Fortifications de Vauban (inscrites en 2008, dont la citadelle de Blaye)