L'âge d'or

Deux semaines d'avril : ce que le classement de 1855 a vraiment classé — et pourquoi il n'a jamais bougé

En 1855, les courtiers bordelais classent le Médoc d'après des décennies de prix, en deux semaines, pour une exposition. Leur « simple aperçu » tient toujours.

Le document le plus lourd de conséquences de toute l'histoire du vin fin est une courte lettre commerciale, rédigée en moins de deux semaines par des hommes qui n'ont organisé aucune dégustation pour l'écrire — et qui demandaient expressément qu'on n'y voie rien d'officiel. La « liste des vins classés de la Gironde » que le syndicat des courtiers adresse à la chambre de commerce de Bordeaux le 18 avril 1855 répartit les vins rouges du Médoc — plus un unique cru des Graves — en cinq classes, et les blancs liquoreux de Sauternes et de Barsac dans une hiérarchie à part. Hormis un ajout dès septembre de la même année et une promotion en 1973, elle n'a jamais changé. Pour comprendre comment une pièce administrative bâclée pour une exposition est devenue le classement le plus durable du monde du vin, il faut partir de ce que les courtiers ont réellement classé : ni des sols, ni des chais — des prix.

Une exposition universelle et une chambre de commerce inquiète

L'occasion est impériale. Le gouvernement de Napoléon III prépare l'Exposition universelle de Paris de 1855, réplique française au Crystal Palace londonien, et un comité régional présidé par le préfet de la Gironde demande à la chambre de commerce de Bordeaux de réunir des échantillons des vins du département pour le jury parisien, médailles à la clef.

La première réaction de la chambre n'est pas l'enthousiasme, mais l'inquiétude. Des médailles décernées sur quelques échantillons dégustés pouvaient bouleverser un ordre commercial que la place de Bordeaux avait mis des générations à construire. Sa position, telle que Bruno Prats, de l'Académie du Vin de Bordeaux, la cite d'après la correspondance de 1855, est sans détour : si des propriétaires cherchaient à profiter de l'exposition « pour détruire une classification basée sur l'expérience de longues années, il vaudrait mieux qu'aucun de nos vins ne figurât à l'exposition ». Le compromis qu'elle obtient protège la hiérarchie : les vins de la Gironde seront exposés collectivement et mis hors concours, chaque commune enverra des échantillons sans nom de propriétaire — et seuls les crus classés paraîtront sous leur propre nom. Encore fallait-il, pour cela, disposer de la liste par écrit.

Treize jours et une lettre

Le 5 avril 1855, la chambre écrit au Syndicat des courtiers de commerce, les courtiers assermentés de la place de Bordeaux : « Nous venons vous prier de nous transmettre la liste bien exacte et bien complète de tous les crus classés du département en spécifiant à laquelle des cinq classes appartient chacun d'eux. » La requête est en elle-même la pièce à conviction décisive : elle ne demande pas s'il doit exister un classement, ni combien de classes il doit compter. Elle tient la hiérarchie pour déjà acquise, et demande seulement qu'on la couche sur le papier.

Treize jours plus tard, le 18 avril, les courtiers remettent leur liste : 57 vins rouges — quatre premiers, douze seconds, quatorze troisièmes, onze quatrièmes, seize cinquièmes — et 21 blancs. Ils l'assortissent d'une précaution qui, avec le recul, confine au comique : « Vous savez combien ce classement est chose délicate et éveille de susceptibilités ; aussi nous n'avons pas eu la pensée de dresser un état officiel de nos grands vins », mais seulement, poursuivent-ils, un aperçu puisé aux meilleures sources.

Les contours de la liste épousent les carnets d'ordres des courtiers. Tous les rouges sauf un viennent du Médoc ; l'exception est Haut-Brion, dans les Graves, le domaine qui avait inventé la marque de luxe du claret deux siècles plus tôt et dont l'historique de prix interdisait l'omission. Aucun saint-émilion, aucun pomerol : le commerce de la rive droite passait pour l'essentiel par Libourne, non par les courtiers bordelais dont la liste distillait les registres. Et en 1855, l'étiquette aujourd'hui universelle restait rare — comme le relève Prats, cinq crus seulement sur la liste (Margaux, Lafite, Latour, Beychevelle et d'Issan) portaient le mot « Château ».

Un classement des prix, pas des palais

Rien n'a été dégusté. Les courtiers étaient les intermédiaires chargés de faire les prix de la place — payés par le négoce pour négocier, millésime après millésime, la récolte de chaque propriétaire — et depuis le XVIIIe siècle ils tenaient à usage interne des catégories qualitatives précisément destinées à fixer les prix. Le mécanisme, tel que le décrit Prats, fonctionnait comme une échelle mobile : chaque année, le prix des premiers crus était arrêté selon la qualité du millésime et l'état du marché, et les autres classes suivaient par abattements d'usage. Les cinq classes de 1855, c'est cette échelle de prix mise au propre.

C'est pourquoi le classement était vieux avant même de naître. Thomas Jefferson, parcourant le vignoble en 1787, relevait déjà quatre crus « de première qualité » — Margaux, La Tour de Ségur, Haut-Brion et Lafite, très exactement les quatre premiers de 1855 — et notait que les seconds se vendaient environ moitié prix des premiers. Le courtier Lawton dresse son propre classement en 1815 ; la première classification publiée en cinq classes paraît dans le traité de William Franck sur les vins du Médoc, dans les années 1820. Et ces listes bougeaient : entre Franck et 1855, Ducru-Beaucaillou et Montrose montent au rang de second, Palmer et Calon-Ségur à celui de troisième ; Lawton, en 1815, avait même rétrogradé Haut-Brion, se demandant si « le mauvais état de culture de ses vignes » n'expliquait pas le recul de son prix. L'historique du Conseil des Grands Crus Classés parle lui-même de « l'aboutissement d'une réalité de marché et d'une évolution engagée depuis plus d'un siècle ». En treize jours, les courtiers n'ont pas inventé une hiérarchie ; ils en ont photographié une en mouvement.

Sauternes et Barsac, classés à part

Les blancs ont leur liste et leur logique propres. Les 21 crus sont tous des liquoreux, tous de Sauternes et de Barsac — aucun blanc sec n'entre dans le classement. La hiérarchie compte trois échelons au lieu de cinq, et un sommet d'un seul nom : Yquem, classé « premier cru supérieur », seul vin des deux couleurs à disposer d'une classe pour lui-même, au-dessus de neuf premiers crus et de onze deuxièmes crus. Ce traitement séparé reflète un marché séparé : au milieu du XIXe siècle, observe Prats, les grands liquoreux étaient plus recherchés que la plupart des rouges situés sous les premiers crus.

Deux changements en 170 ans

La première correction intervient dans les mois qui suivent, et elle vaut démonstration de la méthode. Château Cantemerle manquait à la liste d'avril pour une raison que le système des prix rendait inévitable : sa propriétaire, Caroline de Villeneuve-Durfort, vendait depuis longtemps son vin en direct, principalement à des acheteurs hollandais, si bien que ses prix étaient invisibles dans les registres des courtiers bordelais. Elle produit ses livres de vente, et le 16 septembre 1855 — l'exposition n'est pas terminée — Cantemerle est ajouté aux cinquièmes crus, à la main, sur la liste originale. Pas de prix constaté, pas de rang ; prouvez le prix, obtenez le rang.

Puis plus rien pendant 118 ans. L'unique autre changement date du 21 juin 1973 : Château Mouton Rothschild passe de second à premier cru par une décision ministérielle signée de Jacques Chirac, alors ministre de l'Agriculture — couronnement d'une vingtaine d'années de campagne du baron Philippe de Rothschild et, comme le dit le domaine lui-même, entrée officielle dans une élite à laquelle ses prix appartenaient de fait depuis longtemps. La devise de Mouton change avec son rang : « Premier ne puis, second ne daigne, Mouton suis » devient « Premier je suis, second je fus, Mouton ne change ».

Jamais officiel — et jamais révisé

Là réside le paradoxe central du classement. Ses auteurs ont insisté sur son caractère officieux ; aucun décret impérial de 1855 ne l'a institué ; la chambre n'avait commandé qu'un document d'exposition. Prats pousse le raisonnement jusqu'au bout : à strictement parler, « le classement de 1855 n'existe pas » — il n'existe qu'une liste de crus classés dressée par les courtiers à la demande de la chambre de commerce, dont l'existence légale est longtemps restée indirecte, par le biais de règles d'étiquetage réservant la mention « cru classé » à ses membres. Or l'absence de mécanisme officiel, c'est aussi l'absence de mécanisme de révision. Un classement créé par décret peut être refait par décret ; un classement qui ne faisait qu'enregistrer le verdict du marché n'avait aucune procédure pour en enregistrer un nouveau. L'aperçu s'est durci en écriture sainte.

Pendant ce temps, tout ce qu'il décrivait a continué de bouger. Le classement classe des propriétés, et une propriété n'est pas une géologie : les limites n'ont cessé d'évoluer par achats, échanges et divisions — nulle part davantage qu'à Margaux, où les parcelles étaient déjà très imbriquées en 1855. Les seules divisions ont porté les rouges de 58 crus (après Cantemerle) à 61 aujourd'hui, et les blancs de 21 à 27, sans une seule admission nouvelle. Les prix ont bougé plus encore. D'après l'indice de Prats, un second cru se vendait environ 88 % du prix d'un premier en 1824, 74 % en 1863 ; en 1970, 19 %. Les premiers se sont détachés de façon spectaculaire, et les écarts au sein d'une même classe dépassent désormais les écarts entre classes — une histoire racontée en détail dans l'économie du vin de Bordeaux en graphiques.

Pourquoi, alors, a-t-il tenu ? La défense la plus solide, développée en un livre entier par Dewey Markham Jr., l'historien moderne du classement, est que le critère des courtiers vaut mieux qu'il n'y paraît : un siècle de prix est un siècle de jugement accumulé, des milliers de verdicts répétés d'acheteurs engageant leur propre argent — une masse de preuves qu'aucun jury de dégustation réuni deux semaines n'aurait pu égaler. L'objection est que 1855 a figé un instant de ce jugement, puis l'a protégé de tous les instants suivants. Derrière la controverse se profile le plus vieux débat de l'historiographie bordelaise : le classement a-t-il mesuré le terroir, ou contribué à le fabriquer ? Les courtiers, eux, n'ont jamais prétendu mesurer quoi que ce soit d'éternel. Ils offraient un aperçu puisé aux meilleures sources — et Bordeaux vit à l'intérieur depuis 170 ans.

Sources

  1. Dewey Markham Jr., 1855, histoire d'un classement (Féret, 1997 ; éd. anglaise 1855 — A History of the Bordeaux Classification, Wiley, 1998)
  2. Bruno Prats, « Le Classement de 1855 », Académie du Vin de Bordeaux (cite la correspondance de 1855)
  3. Conseil des Grands Crus Classés en 1855, historique officiel
  4. Château Mouton Rothschild, dates clés — 1973
  5. Decanter, « Jacques Chirac, the beer lover who upgraded Mouton »
  6. Tenzing, photographies de la lettre originale des courtiers du 18 avril 1855