Le XXe siècle
Deux guerres et une crise : Bordeaux de 1914 à 1945
Comment Bordeaux a traversé 1914–1945 — le pinard des poilus, la mévente des années 1930, l'AOC née en pleine crise, les weinführers et le gel de 1945.
En 1914, le vignoble bordelais sortait de quarante ans d'efforts et de dépenses pour se relever du phylloxéra, de l'oïdium et du mildiou. La suite fut pire encore : deux guerres mondiales, une décennie de dépression, une occupation, et le plus long hiver commercial de son histoire moderne. Le géographe Philippe Roudié, dont Vignobles et vignerons du Bordelais (1850–1980) reste l'ouvrage de référence sur la période, traite ces trois décennies comme une seule et longue épreuve, des tranchées à la Libération. Et pourtant, l'époque qui faillit ruiner Bordeaux a aussi bâti une bonne part de son architecture moderne : le système des appellations fut écrit au creux de la crise, l'interprofession naquit de la guerre, et un nombre surprenant des domaines familiaux d'aujourd'hui furent fondés au plus bas du marché, quand la vigne était un bien qu'on acquérait parce que personne d'autre n'en voulait.
1914–1918 : la république du pinard
La Grande Guerre fit de l'armée française le plus gros acheteur de vin de l'histoire. Le vin entre dans la ration officielle du soldat en octobre 1914, à raison d'un quart de litre par jour ; la ration est doublée en janvier 1916, puis portée à trois quarts de litre en janvier 1918, selon le récit qu'en donne le ministère de l'Agriculture lui-même. L'approvisionner devint une entreprise d'État : comme le décrit l'historien Alban Sumpf, les services de l'intendance collectent, traitent et acheminent des millions d'hectolitres, complétant dons et achats à prix réduits par des réquisitions pouvant porter sur jusqu'à un tiers de certaines récoltes. Le pinard — ce rouge rugueux et anonyme des poilus — devint une institution patriotique, célébré en chansons et crédité d'avoir tenu le front.
Ce pinard n'était guère du bordeaux, et l'économie du pinard n'était pas celle de la Gironde. La fortune du Bordelais reposait sur la vente de vins de nom à l'exportation, et la guerre l'attaqua par l'autre flanc : la mobilisation vida les vignes de leurs hommes, laissant la taille et les traitements aux femmes, aux vieux et aux enfants, tandis que les expéditions et les marchés extérieurs restaient désorganisés pendant quatre ans. Le moment symbolique vint tôt — dès septembre 1914, le gouvernement français se replia de Paris sur Bordeaux — mais le vignoble sortit de la guerre intact et appauvri, la main-d'œuvre saignée, la clientèle dispersée.
La fausse embellie des années 1920
La paix ne ramena pas le monde d'avant. La Russie révolutionnaire, ancien marché de prestige des liquoreux et des crus classés, avait disparu ; la Prohibition ferma les États-Unis de 1920 à 1933. Ce que les années 1920 apportèrent, tout à la fin, ce fut la qualité : 1928 donna des vins sombres et tanniques, bâtis pour des décennies, et 1929 fut salué comme l'un des millésimes du siècle, vendangé à partir du 18 septembre dans des conditions presque parfaites, comme le rappelle le panorama millésime par millésime de Jane Anson.
Le calendrier ne pouvait être plus cruel. Le krach de Wall Street survint le 24 octobre 1929, quelques semaines après les vendanges. Deux millésimes glorieux, produits à grands frais, arrivèrent sur un marché en train de cesser d'exister.
Les misérables années 1930
Puis la nature s'en mêla. 1930 : pluie, coulure, mildiou généralisé, une petite récolte de vin médiocre. 1931 : un été froid et détrempé — 21 jours de pluie pour le seul mois d'août. 1932, pire encore : une vendange commencée le 20 septembre pour environ la moitié d'une récolte normale, de piètre qualité. Trois millésimes manqués d'affilée, en pleine dépression mondiale, précipitèrent la région dans la crise ouverte ; les chroniques de millésimes notent que des crus classés commencèrent à être mis en vente. Des réponses qui paraissent aujourd'hui visionnaires naquirent d'une simple détresse : à Mouton, le baron Philippe de Rothschild lança Mouton Cadet en 1930 pour écouler le vin que le grand vin ne pouvait pas prendre.
Le marché n'offrit aucun secours, car la France se noyait dans le vin venu d'ailleurs. L'Algérie, alors juridiquement française, avait poussé sa production jusqu'à quelque 20 millions d'hectolitres en 1935 et représentait, au milieu des années 1930, environ les deux tiers des exportations mondiales de vin — presque toutes déversées en franchise dans la métropole, comme l'ont montré les économistes Giulia Meloni et Johan Swinnen. Même les Français, qui n'ont jamais autant bu qu'en 1934 — près de 170 litres par habitant et par an —, ne pouvaient absorber l'excédent.
Les prix et la valeur des terres disent le reste, et nulle part plus crûment qu'au sommet. En mai 1935, Château Haut-Brion — premier cru de 1855, son propriétaire au bord de la faillite, le domaine délabré — fut vendu au banquier américain Clarence Dillon pour 2 300 000 francs. Jean-Michel Cazes, se souvenant du Médoc où sa famille acheta, le résume sans fard : revenus faibles, installations vétustes — « c'étaient des fermes », et une bonne partie de la presqu'île resta à vendre jusque dans les années 1950. La trajectoire longue de ces prix est retracée dans notre économie du vin de Bordeaux en graphiques.
Mais une terre bradée a deux faces. Un vignoble dont aucun investisseur ne voulait devenait enfin abordable pour une famille de paysans, et la dépression transféra discrètement des centaines de propriétés de propriétaires aux abois vers les petits exploitants et les familles locales qui allaient les cultiver tout au long du siècle. Beaucoup des domaines familiaux d'aujourd'hui datent précisément de cette décennie sans gloire — ainsi le Château de Brague, dans le Fronsadais, fondé en 1937.
Des règles écrites au fond du gouffre : l'arrivée de l'AOC
C'est l'une des ironies de l'histoire bordelaise : son cadre de qualité n'est pas né d'un âge d'or, mais au plus bas de la pire mévente que la région ait connue. Le décret-loi du 30 juillet 1935, porté par le sénateur de la Gironde Joseph Capus au titre de la « défense du marché du vin », créa le Comité National des Appellations d'Origine — le futur INAO — et, avec lui, un objet juridique nouveau : l'appellation d'origine contrôlée, définie par une aire délimitée, des cépages, des rendements et une richesse minimale. Les six premières AOC furent décrétées le 15 mai 1936 ; Bordeaux suivit en quelques mois, Sauternes et Barsac reconnues le 11 septembre 1936, Margaux, Pauillac et Saint-Émilion figurant dans la vague de décrets du 14 novembre 1936. Meloni et Swinnen lisent tout l'édifice, en partie, comme une digue contre le flot algérien. Les décennies de fraude et de lois manquées qui y ont conduit font l'objet d'un récit à part.
L'Occupation : les années weinführer
Quand la France tomba, en juin 1940, le Reich organisa l'exploitation du vignoble français avec une précision bureaucratique. Comme le racontent Don et Petie Kladstrup dans Wine and War, un weinführer — un plénipotentiaire du commerce du vin, généralement issu du négoce allemand — fut affecté à chaque région : Otto Klaebisch en Champagne et, à Bordeaux, Heinz Bömers, patron de la maison brêmoise Reidemeister & Ulrichs, dont la famille avait possédé Château Smith Haut Lafitte jusqu'à la confiscation des biens allemands après la Première Guerre. L'historien Christophe Lucand, dans Le vin et la guerre, décrit le système que ces hommes dirigeaient comme le pillage organisé le plus intense que le vignoble français ait jamais connu, mené par des achats à conditions dictées avec Vichy pour relais, et durci nettement à partir de 1942.
À Bordeaux, l'arrangement avait un goût amer : l'occupant était aussi le seul client restant, l'Angleterre et l'Amérique étant fermées au commerce. Bömers acheta massivement — y compris, note Jane Anson, des lots équivalant à un million de bouteilles des stocks invendus et médiocres des années 1930, si bien que les restes de la dépression finirent leur carrière dans les cantines allemandes. Des propriétaires cachèrent leurs meilleurs vins derrière des murs de cave montés à la hâte, vieillis à la poussière et aux araignées ; Bömers lui-même, rapportent les Kladstrup, honora un jour une commande de l'entourage de Göring avec du vin ordinaire sous de fausses étiquettes de Mouton. D'autres collaborèrent sans détour. Le plus puissant négociant de la place, Louis Eschenauer, réalisa de son propre aveu 957 millions de francs d'affaires pendant la guerre, acquit via sa Société des Grands Vins Français des domaines juifs spoliés et reçut l'occupant au Chapon Fin ; jugé à partir du 9 novembre 1945, il fut condamné pour collaboration économique à deux ans de prison et à plus de 60 millions de francs d'amende. Fin 1944, quelque 43 négociants bordelais étaient poursuivis et leurs biens placés sous séquestre ; la plupart furent amnistiés en 1950–51. Une institution durable émergea des décombres : le comité du commerce créé en janvier 1944 devint, le 22 février 1945, le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux.
1945 : le gel, la victoire, un vignoble à genoux
La guerre s'acheva en Europe le 8 mai 1945. Une semaine plus tôt, dans la nuit du 1er mai, une gelée féroce avait détruit plus de la moitié de la récolte potentielle de la Gironde ; la vendange rentra à environ 1,5 million d'hectolitres, la plus petite depuis 1915. Un été chaud et sec concentra ce qui restait, et le minuscule « millésime de la victoire » — mis en bouteille à Mouton sous une étiquette portant Année de la Victoire — se révéla l'un des plus grands du siècle, produit pour l'essentiel par les femmes, les vieillards et les enfants qui avaient maintenu les vignes en vie pendant la guerre.
Ce fut un vin glorieux sorti d'un vignoble brisé. En 1945, les domaines bordelais étaient des fermes sous-capitalisées, au matériel usé, vidées de leurs hommes et de leur argent, et le marché resta mauvais une décennie encore : le creux ouvert en 1930 ne se referma vraiment qu'à la fin des années 1950. Mais les survivants de ces trente années — les règles AOC de 1935–36, le CIVB, et les familles qui avaient acheté la terre quand la terre ne valait rien — furent précisément les fondations sur lesquelles se construisit le boom d'après-guerre.
Sources
- Philippe Roudié, Vignobles et vignerons du Bordelais (1850-1980) — compte rendu, Annales de Géographie, Persée
- Alban Sumpf, « Le vin et l'armée », L'Histoire par l'image (RMN-Grand Palais)
- Ministère de l'Agriculture, « Que mangeaient les poilus ? »
- Giulia Meloni & Johan Swinnen, « The Rise and Fall of the World's Largest Wine Exporter », Journal of Wine Economics 9(1), 2014
- INAO, « 90 ans d'AOC — les six premières appellations d'origine contrôlée »
- Vitisphere, « Les vins AOC ont 90 ans », avec les décrets de reconnaissance de 1936
- Jane Anson, « The Vintages — 1855 onwards », Inside Bordeaux
- Château Mouton Rothschild, histoire officielle (le baron Philippe, Mouton Cadet)
- The Wine Cellar Insider, profil de Château Haut-Brion (la vente de 1935)
- Jean-Michel Cazes sur les grandes crises de Bordeaux, entretien Vitisphere
- Christophe Lucand, Le vin et la guerre. Comment les nazis ont fait main basse sur le vignoble français (Armand Colin, 2017)
- Don & Petie Kladstrup, Wine and War (Broadway Books, 2001)
- Jane Anson, « Wine and War — chasing the weinführers », Inside Bordeaux
- Jane Anson, « Uncle Louis — the untold story », Inside Bordeaux
- Rue89 Bordeaux, « Vins de Bordeaux — sous l'occupation allemande, les affaires n'ont pas cessé »
- The Wine Cellar Insider, rapport sur le millésime 1945 à Bordeaux
- The National WWII Museum, « Mouton Rothschild and the 1945 Victory Vintage »
- Anderson & Pinilla, Annual Database of Global Wine Markets, University of Adelaide